Couverture du n° 95 de L'Atelier du RomanL'Atelier du Roman n° 95

Ouverture

Avec ce numéro, L’Atelier du roman fête ses vingt-cinq ans. Aucun écrivain n’illustre mieux la raison d’être de notre revue que Simon Leys. Aucun écrivain ne peut mieux représenter notre ambition de pratiquer une critique littéraire «plaisante et robuste», comme il est noté dès l’«ouverture» du premier numéro.

«Identités multiples». Le titre que Thierry Gillybœuf a choisi pour son article concernant Simon Leys peut parfaitement être repris pour concrétiser l’ensemble du travail que nous avons effectué pendant vingt-cinq ans. En soulignant toutefois que, comme dans le cas de Simon Leys, ce sont des «identités» intégrées dans une partition polyphonique, jamais achevée.

Simon Leys (1935-2014) est surtout connu pour son «témoignage» Les Habits neufs du président Mao (1971), un livre en contraste absolu avec les illusions d’une grande partie des intellectuels occidentaux des années soixante à propos de la Révolution culturelle chinoise. Mais le succès d’un livre peut parfois occulter la valeur des autres. C’est ce qui est un peu arrivé avec Leys. Pourtant, il s’agit d’un esprit universel, autant exquis que fécond, couvrant plusieurs champs littéraires: de la critique d’art et littéraire au reportage, des récits de voyage au roman et de la traduction à la haute sinologie.

Double anniversaire: vingt ans déjà que Jean-Jacques Sempé illustre cette revue!

L’«ouverture» du premier numéro se terminait ainsi: «Un seul pari à tenir: sortir complètement de la tradition “dossier”, aller directement au but, ouvrir la porte de l’atelier des écrivains honorés, y faire irruption, sans préliminaires, sans savantes et inutiles notes biographiques, sans fouiller dans leur vie privée et, surtout, sans terroriser les lecteurs avec l’érudition des fichiers.»

Les Lotophages […]. Certains lettrés ont voulu deviner à quelle plante le loto faisait référence. Ces savants se trompaient de recherches car le loto métaphorise les occasions de nous détourner de l’essentiel. Après tout, les heures que nous passons, hypnotisés par les écrans digitaux, oublieux de nos promesses, dispendieux de notre temps, distraits de nos pensées, indifférents à notre corps qui s’épaissit devant le clavier, ressemblent aux heures hagardes des marins d’Ulysse sur l’île empoisonnée. Les tentacules de la société digitale s’immiscent en nous. Ils nous arrachent à l’épaisseur de la vie vécue.
Sylvain Tesson, Un été avec Homère, 2018.

L’Atelier du roman a ses racines dans le séminaire que Milan Kundera a tenu à l’École des hautes études en sciences sociales de 1980 à 1994 sur le grand roman centre-européen. Nous sommes des cosmopolites. Pas des déracinés.

Que Fernando Arrabal me permette d’ajouter à la liste de ses illustres amis défunts, que nous n’oublierons jamais, les noms de Philippe Muray et de Michel Déon.

J’aimerais exprimer toute ma gratitude envers les six cents écrivains du monde entier qui nous ont jusqu’aujourd’hui confié leurs écrits. La «francophonie littéraire» que nous avons initiée il y a une vingtaine d’années n’est pas une utopie.

Le premier numéro de L’Atelier du roman a été consacré à Hermann Broch. En hommage à Kundera qui avait consacré deux ans de son séminaire aux Somnambules. Nous sommes des héritiers (Massimo Rizzante dixit). La lignée remonte à Homère. Sans ce passé solide, riche et toujours vivant, on ne peut rien faire de nouveau.

En relisant l’ensemble de la matière sous sa forme définitive, j’ai subitement eu la sensation d’être dans un voilier en haute mer. Espérons que le bon marin Leys ne sera pas déçu de ses coéquipiers, morts et vivants: Dostoïevski (Yannick Roy), Sylvain Tesson (Marie-Louise Audiberti), Kenneth White (Eryck de Rubercy), Bernanos (Olivier Maillart), V. S. Naipaul (Théo Ananissoh), Martin Mosebach et Flannery O’Connor (Trevor Cribben Merrill), Hermann Broch (Baptiste Arrestier). Notons aussi la présence de Marek Bie´nczyk, impatient de retourner à son cher canoë, et de Morgan Sportès, à la proue, en train de débattre avec celui qui signe de l’éternelle question du monde médiatique.

Programme 2019:
no 96, L’identité contre la liberté ; no 97, À quoi le roman nous relie-t-il ?
no 98, Chaka, de Thomas Mofolo
no 99, Colette.

Nous sommes les héritiers d’un art, certes, mais aussi, ne l’oublions pas, d’un métier. Un grand merci à nos compagnons.
L. P.