L’ATELIER DU ROMAN
5e RENCONTRE DE THÉLÈME
L’ATELIER DU ROMAN

Abbaye de Seuilly – 6 et 7 octobre 2018

L’IDENTITÉ CONTRE LA LIBERTÉ

«Faye ce que voudras», dit la devise de Thélème. Dis-moi ce que tu peux faire, je te dirai à quel point tu es libre. Faire, prenons au sérieux cette définition de la liberté. Bien sûr, «ce que voudras» ne va pas de soi. Ne veux-je pas ce qu’on m’a incité et conditionné à vouloir?
Tocqueville a souligné que le premier souci des hommes n’était pas la liberté mais l’égalité. Il n’avait pas imaginé que la liberté ne tiendrait pas non plus devant le souci « d’être soi » qui s’épanouit aujourd’hui. Être perçu comme une femme, un musulman ou un Français, plutôt que comme une personne… Ô chimère!
Contre toutes les restrictions identitaires, revendiquons la possibilité de la réinvention permanente de soi, du dégagement. En dépit de Darwin, Marx et Freud qui ont justement souligné la puissance des déterminismes biologiques, psychologiques et sociaux, maintenons cette conviction lumineuse que la personne n’est réductible ni à la somme de ses déterminismes, ni à son «identité», et que subsiste en elle un espace plastique qui lui permet de changer sa destinée. Cet espace irréductible, cette «enclave d’inattendus et de métamorphoses dont il faut défendre l’accès et assurer le maintien» (Char), c’est la liberté. Comment la supporter, et avec elle les responsabilités qui l’accompagnent?
Certes, je ne sais ce qu’est la liberté qu’en en passant par une extériorité: par la conscience de ce qui la borne, et notamment de ce qui me limite à n’être que moi-même, si pauvre d’expériences.
La littérature, par sa capacité à imaginer ce qu’il y a «dans la tête de l’autre», ou, pour le dire avec Proust, assurant cet «effort pour imaginer ce qui diffère de soi», est un des chemins de la liberté. Elle nous livre des secrets que sans elle on n’aurait pas connus tant qu’on ne les a pas vécus. Que sait-on de certaines nuances de l’amour, de la douleur du deuil, de l’épreuve de l’humiliation, si on ne les a pas expérimentées? – on en sait ce que nous en apprend la lecture. Déployant un immense et précis savoir sur notre condition – debout sur la Terre, dans le désir de vivre et sachant notre finitude –, la littérature augmente notre liberté en accroissant notre connaissance.

Belinda Cannone

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