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Couverture du n° 96 de L'Atelier du RomanL'Atelier du Roman n° 96

L’identité contre la liberté

 

Ouverture

Une revue littéraire ne vaut que dans un monde où les revues littéraires prolifèrent. C’est seulement dans un tel monde qu’une revue littéraire peut jouer son rôle principal : promouvoir le dialogue des écrivains autour des valeurs qui ont peu à voir avec les impératifs du Marché.

En 2014 L’Atelier du roman a inauguré ses Rencontres de Thélème. Thème permanent: la liberté. Chaque année nous scrutons le même mot. Le même mot mais différemment. Car chaque fois c’est un autre écrivain qui introduit le sujet. 2014: «Mot de passe: Thélème!» (François Taillandier). 2015: «Quelles règles pour quel jeu?» (Jean-Yves Masson). 2016: «Liberté, quel intérêt?» (Pia Petersen). 2017: «Une liberté impertinente» (Denis Grozdanovitch). L’année dernière la Rencontre a été introduite par Belinda Cannone: «L’identité contre la liberté».

On confond de plus en plus débat et dialogue. Pourtant la différence crève les yeux : dans un débat, comme son nom l’indique, il y a toujours des gagnants et des perdants ; au dialogue tout le monde gagne.

Dialogue rime avec interlocuteurs qui parlent en leur nom. Sinon nous sommes en régime de communication ou, ce qui revient au même, de publicité.

La perfection du système de communication se solde par la disparition des interlocuteurs ; sans parler du triomphe du signe sur le signifié dans les arts et, maintenant, de la chose sur l’image… Processus circulaire : la pluralité se résout en uniformité, sans supprimer la discorde entre nations ni la séparation des consciences ; la vie personnelle, exaltée par la publicité, se dissout en vie anonyme : la nouveauté journalière finit par devenir répétition et l’agitation débouche sur l’immobilité.
Octavio Paz, L’Arc et la Lyre, 1956.

Je tiens à remercier la Région Centre, l’association Autour de Babel et la Commune de Seuilly pour leur soutien continu.

L’abbaye de Seuilly, l’endroit où ont lieu nos Rencontres de Thélème, se trouve à huit cent mètres de la Devinière. C’est là, dit-on, qu’a vu le jour celui qui a su transformer le vin en verbe et les passions trop humaines en joutes joyeuses.

Le Marché n’a aucun intérêt à soutenir les revues littéraires. Rien ne doit échapper à sa logique, à son rythme, à sa périodisation saisonnière, à son temps structuré autour de ce qui se vend à ce moment-là.

Comment être sûr qu’on arrivera à dire quelque chose d’intéressant si on n’est pas en dialogue ininterrompu avec le passé, tant lointain, comme celui d’Homère (Dorothea Marciak, Stéphane Chao), que récent, comme celui de Cervantès et d’Anatole France (Isabelle Daunais) ?

Platon, l’inventeur du mot et expert en la matière, recommandait vivement d’agrémenter les dialogues des digressions. D’où cette escapade en Géorgie (Yves Lepesqueur) et cette quête poétique russo-africaine (Boniface Mongo-Mboussa).

Dans le 94e numéro (septembre 2018) nous avons publié neuf articles sur Le Triomphe de Thomas Zins de Matthieu Jung. Neuf articles, neuf éclairages différents sur un roman apparemment inépuisable. Le temps est venu afin que l’auteur, interviewé par Charles Villalon, nous livre le sien.

À Thélème nous discutons et passons un bon moment ensemble. Les articles des participants qui paraissent dans le présent numéro sont le fruit d’un travail ultérieur.

Dialogue des écrivains rime avec polyphonie diachronique. Autrement dit, il faut faire résonner Houellebecq (Olivier Maulin, Raphaël Arteau-McNeil) avec Piglia (Massimo Rizzante), Verne (Adrian Mihalache), Fanny Taillandier (Yves Lepesqueur), François Ricard (Raphaël Arteau-McNeil) et Sempé.
Et avec beaucoup d’autres, s’entend. D’où, je le répète, le besoin vital des revues littéraires.
L. P.