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OUVERTURE

 

 

Couverture du n° 98 de L'Atelier du RomanL'Atelier du Roman n° 98

"Chaka", de Thomas Mofolo

D'un coeur des ténèbres l'autre

 

 

Ouverture

Écrit en souto en 1908, publié à Paris en 1925, traduit en français en 1940, et aussi dans plusieurs autres langues, Chaka de Thomas Mofolo est une œuvre capitale de la littérature mondiale. Mofolo romance la montée fulgurante et la chute terrifiante de Chaka (1787-1828), le fondateur de l’empire des Zoulous, qui a eu l’ambition d’unifier sous son autorité une vaste région au sud-est de l’Afrique. Ce n’est pas alors un hasard si ce livre se trouve toujours au cœur des controverses concernant l’histoire de l’Afrique.

Nous ne faisons pas des «dossiers». Nous interrogeons des romans que nous considérons importants pour notre éducation esthétique et pour notre dialogue avec les énigmes du monde.

Cinquante ans cette année de la mort de Witold Gombrowicz à Vence. À son arrivée à Paris, en 1964, il se plaignait de l’absence des «cafés littéraires». « Mais où faites-vous votre littérature?» En effet, où?

Mœurs éditoriales: le livre d’entretiens de Mario Vargas Llosa avec Rubén Gallo (titre original: Conversación en Princeton con Rubén Gallo) est paru chez Gallimard, dans la collection «Arcades», sous le titre L’Atelier du roman! Personne ne nous a contactés pour nous demander l’autorisation de faire usage du titre de la revue…

La structure de l’art, telle que je la conçois, est, comme celle de l’esprit humain, antinomique, fondée sur l’association des contraires et leur jeu compensatoire. Le non-sens et la blague doivent être compensés dans l’art par le sens et le sérieux. De même, la «facilité» dans la création artistique doit être d’une façon ou d’une autre complétée et rachetée par l’effort, la difficulté.
Witold Gombrowicz, Journal (1968).

Pourquoi Chaka quand il y a tant de sujets brûlants qui font l’actualité? Ils ne sont pas brûlants, ces sujets, ils font tout bêtement l’actualité. C’est Chaka qui est un sujet vraiment brûlant. La preuve.

À l’heure des biopics, il faudrait nous méfier des biographies. Mais peut-être celle de Kafka de Reiner Stach dont parle Régis Quatresous est l’exception qui confirme nos craintes.

Le «jeu compensatoire» (Gombrowicz) est illimité. Faire côtoyer, par exemple, nos écrivains contemporains – Jean Talon (Philippe Garnier), Didier Laroque (Céline Flécheux), Philippe Renonçay (celui qui signe), Denis Grozdanovitch (Émilie Richard) et Graham Swift (Théo Ananissoh) – avec les classiques – Albert Camus (Yannis Kiourtsakis), Walter Scott (Myrto Petsota) et Boccace (Fulvio Caccia). Ou sortir de notre bergerie pour rencontrer Offenbach (Benoît Duteurtre) et les poètes mystiques indiens du xve et xvie siècle (Yves Lepesqueur). Ou, encore, entrelarder nos pages savantes avec les dessins humoristiques de Sempé – merci encore, Jean-Jacques !

Pour apprendre agréablement sur l’histoire de l’Afrique dans le vaste monde, lisez, cher lecteur, Le Rhinocéros d’or, de François-Xavier Fauvelle, ainsi qu’Il est déjà demain d’Henri Lopès.

Jeu de bizarreries: c’est le même pays qui produit Jack Thieuloy (Olivier Maulin) et qui louche vers l’Amérique (Steven Sampson).

Je tiens à remercier Boniface Mongo-Mboussa et Théo Ananissoh pour leur idée de consacrer un numéro à Chaka et, aussi, pour leur aide à la réalisation du projet.

Comment ne pas penser l’énormité de la violence humaine, depuis la criminalité pure jusqu’à la violence nationale et sociale, irrépressible et inarrêtable, étant donné que toute cette violence entre l’homme et l’homme reflète une erreur fondamentale de la pensée, qui devient légitime, acceptable, et même méritoire, en tout cas inévitable, et légitimise le fait de forcer, de violer, de bouleverser la vie en général à des fins pratiques, de violenter le monde et les espaces orbitaux et galactiques, bref, tout ce qui est atteignable et se prête à nos viols magnifiques?
Guido Ceronetti, Insectes sans frontières, 2009.

Jeu de miroirs: Joseph Conrad a écrit Au cœur des ténèbres en 1902. Thomas Mofolo, son Chaka, six ans plus tard.
L. P.